Une biodiversité insoupçonnée menacée par l’oubli

Chaque parcelle de Savoie porte la trace d’un dialogue ancien entre les hommes et la montagne. Au fil du temps, près d’une trentaine de cépages furent recensés ; beaucoup ne subsistent aujourd’hui qu’à l’état de reliques, le phylloxera, les aléas climatiques et la standardisation du goût ayant eu raison de la majorité d’entre eux.

  • Le Persan : rouge à la fraîcheur éclatante, disparu sur les deux tiers de son territoire d’origine depuis les années 60.
  • L’Altesse : maintenue en vie grâce à l’AOC Roussette de Savoie, mais en proie à l’érosion du matériel végétal, menacée par la multiplication clonale.
  • La Mondeuse Blanche et Noire : la première représente moins de 5 ha en France (source : INRAE), la deuxième revient peu à peu après avoir été arrachée massivement après-guerre.
  • Le Douce Noire (Bonarda, Corbeau) : autrefois omniprésent, aujourd’hui relégué dans les archives ampélographiques, des tentatives de sauvetage émergent à Chignin.
  • Le Verdesse, le Gringet, l’Étraire de la Dui, le Joubertin ou le Sauvignon Vert : tous ont résisté à la disparition mais demeurent l’apanage de quelques rangs disséminés, parfois au cœur de vieilles vignes.

Selon l’Inventaire du Conservatoire du Vignoble Savoyard, près de 80 % de la surface plantée aujourd’hui revient à cinq cépages dominants : Jacquère, Altesse, Gamay, Mondeuse Noire et Pinot Noir (source : Comité Interprofessionnel des Vins de Savoie, chiffres 2022). Le reste relève quasi exclusivement de la niche, preuve qu’il aura fallu à la Savoie une mobilisation hors normes pour éviter que la mémoire ampélographique ne s’effiloche à jamais.

Initié dès les années 1980 : l’inventaire et la sauvegarde des pieds précieux

La prise de conscience s’opère dans les années 1980, motivée tant par la curiosité scientifique que par la volonté de se réapproprier un patrimoine en danger. L’INRAE d’Angers (ex-INRA), le CERVIM et l’ampélographe Pierre Galet se mobilisent pour inventorier, identifier et conserver les derniers pieds survivants. La collaboration est étroite avec le Conservatoire des Cépages, qui déplace parfois des souches centenaires vers des parcelles-test à Montmélian ou Jongieux.

  • Les parcelles conservatoires hébergent aujourd’hui plus d’une vingtaine de cépages autochtones, dont certains (Béclan, Cacaboué, Mollard) ne survivent que grâce à ce dispositif (source : CERVIM, 2022).
  • Chaque nouveau plant repéré, dans un jardin ou un verger abandonné, fait l’objet d’une analyse génétique (INRAE, Colmar et Montpellier). La diversité ainsi documentée sert de réservoir au vignoble, permettant d’affronter de nouveaux défis climatiques.

Ce travail de recensement bénéficie à présent d’une alliance de compétences entre scientifiques, organismes agricoles et vignerons éclairés, notamment via l’action de l’Association Vitis Winka ou la fédération des vins Savoie-Bugey.

Le rôle déterminant des vignerons-artisans

La résurrection des cépages rares n’aurait aucun sens sans la passion concrète d’hommes et de femmes qui, à l’écart des modes, choisissent de replanter – parfois à contre-emploi économique – ces variétés fragiles, longues à apprivoiser. Leur démarche dépasse la simple curiosité : il s’agit de rétablir une palette de goûts oubliés, affiner l’expression d’un terroir, et transmettre aux générations suivantes la vitalité des souches.

  • Les fils de la Mondeuse Noire : des domaines tels que Giachino, Dupasquier ou Gilles Berlioz remettent à l’honneur cette « Syrah alpine » à la structure minérale fascinante. Le résultat ? Des vins salués par la critique internationale pour leur capacité de garde (source : Revue du Vin de France, Guide Vert 2024).
  • Le Persan, phénix savoyard : Alain Bal, Michel Grisard ou Brice Omont (Domaine des Ardoisières) misent sur le retour de ce cépage, planté sur moins de 20 ha aujourd’hui (source : CERVIM, chiffres 2021). D’une productivité capricieuse, il séduit pourtant par sa tension et sa finesse, épousant, mieux que nul autre, les schistes de Saint-Jean-de-la-Porte.
  • L’Altesse en roussette de Savoie : Ce cépage blanc, parfois presque monoculturel sur certains crus, fait l’objet de sélections massales pour enrayer le phénomène de dégénérescence virale observé sur certains clones anciens.
  • La Jacquère clonée, complantée : Près de 50 % du vignoble savoyard est planté en Jacquère (environ 1000 ha, source : CIVS), mais une part croissante d’artisans multiplie désormais la complantation avec des pieds « d’antan » (Griset, Verdesse, Molette) afin de tester leur adaptation au réchauffement climatique et d’ouvrir de nouveaux horizons sensoriels.

Anecdote instructive : au Domaine Dupasquier, un vieux rang historique de Mondeuse Blanche a fourni la base génétique des replantations actuelles. Dix ans ont été nécessaires pour réunir assez de matériel sain : patience et obstination deviennent la règle.

Assurer la transmission culturelle : mémoire orale et valorisation œnotouristique

Parce qu’un cépage rare n’existe pas seulement dans la bouteille mais dans la mémoire locale, diverses associations œuvrent pour que leur histoire ne se dissolve pas : conférences, ateliers de dégustation, visites de parcelles test et de sentiers viticoles jalonnent désormais la saison des vins de Savoie.

  • L’Association des Vins de Savoie propose chaque année des parcours-découvertes où le public peut suivre, in situ, le cheminement d’une grappe du Persan ou du Gringet, de la vigne au chai.
  • Le musée de la vigne et du vin de Montmélian, attenant au conservatoire, expose des outils et récits de vignerons ayant contribué à faire renaître ces variétés.
  • Des festivals, comme « Saveurs et Vins du terroir savoyard » à Chambéry, mettent à l’honneur les microcuveés issues de cépages oubliés, nourrissant la curiosité des amateurs locaux et voyageurs.

À travers ces initiatives, on redonne toute leur place aux gestes, à l’histoire orale, aux mots patoisants parfois encore murmurés lors des vendanges pour nommer une grappe qu'on croyait disparue.

La recherche variétale face au défi climatique et sanitaire

Au-delà du romantisme patrimonial, la préservation des cépages rares s’incarne également dans un enjeu scientifique d’envergure. L’érosion génétique appauvrit la capacité des vignobles à s’adapter aux crises sanitaires (oïdium, mildiou, black rot) ou à la multiplication des stress thermiques.

  • Depuis 2017, plusieurs programmes INRAE/CERVIM expérimentent la résistance des vieux cépages savoyards à la sécheresse. Il ressort, par exemple, que la Mondeuse Blanche montrerait une résilience inattendue à certains stress hydriques.
  • Des sélections massales (vs. clonal) redeviennent prioritaires : cela consiste à prélever des greffons sur les plus beaux pieds d’une vieille vigne, pour garantir une diversité à l’échelle intra-cépage (source : INRAE Montpellier).
  • L’intégration de cépages rares dans les AOC reste toutefois difficile : il faut en prouver l’historicité et la viabilité agronomique (minimum 10 ans de tests avant agrément officiel). Une course contre la montre, alors que les changements s’accélèrent.

L’amélioration variétale – croisement, sélection, documentation – se poursuit dans les laboratoires, avec l’espoir de réintroduire des gènes de résistance ou de finesse aromatique tirés de ces trésors oubliés.

Perspectives et défis : vers une renaissance durable des cépages rares savoyards ?

Le combat pour la préservation des cépages rares de Savoie est à la croisée du sensible et du scientifique. Il ne s’agit pas de céder à l’attrait passéiste mais d’interroger, dans un monde du vin standardisé, la force d’un patrimoine résilient.

  • Rester exigeant : multiplier ne suffit pas, il faut aussi soigner et valider la qualité agronomique, œnologique et économique des cépages sauvés.
  • Maintenir un front uni : les réussites sont le fruit d’alliances entre vignerons iconoclastes, équipes de recherche, collectivités et consommateurs éclairés. La Savoie montre, par l’exemple, qu’un micro-territoire peut s’ériger en modèle d’innovation patrimoniale.
  • Éveiller la curiosité : la relance des cépages rares n’existera durablement que si elle trouve des amateurs, capables de faire vibrer le relais entre histoire, saveur et conscience écologique.

Un verre de Persan ou de Gringet n’est jamais seulement mémoire. Il est promesse d’avenir pour la diversité du vivant, invitation à sortir des sentiers battus, à explorer d’autres accords, d’autres espaces − et à s’ancrer, plus que jamais, dans la singularité des cimes savoyardes.

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