Aux origines des blancs savoyards : une histoire d’apparitions et de disparitions

En Savoie, plus de vingt cépages blancs étaient encore recensés à la fin du XIX siècle, alors que moins d’une dizaine sont véritablement cultivés aujourd’hui (Comité Interprofessionnel des Vins de Savoie). Le phylloxéra, la modernisation agricole, l’exode rural et la recherche de rendements ont favorisé l’uniformisation au profit de variétés comme la Jacquère, l’Altesse ou plus récemment le Chardonnay. Mais derrière ces visages dominants, les coteaux savoyards n’ont jamais totalement effacé la mémoire de cépages ancestraux dont le nom même est souvent porteur d’histoires :

  • La Mondeuse blanche : en fait, ancêtre direct de la Syrah selon les analyses ADN ;
  • Le Gringet : trésor du massif du Môle, cultivé sur à peine 27 hectares (Savoie Mont Blanc), et nulle part ailleurs au monde ;
  • L’Etraire de la Dui, le Verdesse, ou le Persan : autrefois répandus puis presque disparus, en voie timide de retour…

Chaque perte ou quasi-disparition est la trace d’un choix culturel, économique, climatique. Les cépages blancs oubliés sont alors comme des archives végétales, porteurs d’informations sur les goûts, les acclimatations et les stratégies de survie locales.

Derrière la rareté, la diversité : les atouts sensoriels des anciens cépages blancs

Il y a dans les cépages anciens une diversité aromatique difficile à retrouver chez les variétés plus répandues, adaptées à l’époque moderne parfois au prix de l’identité. Le Gringet livre ainsi des arômes de bergamote, d’amande, d’herbes alpines, qui confèrent aux vins de l’Ayze une empreinte olfactive inimitable, loin des standards internationaux. La Mondeuse blanche, en micro-parcelles chez seulement cinq vignerons en 2023, révèle des profils tendus, floraux, presque iodés, prisés pour la production de vin effervescent : elle offre une acidité vive très recherchée dans l’élaboration des pétillants traditionnels.

Quelques chiffres clés :

  • En 1952, la Savoie recensait encore 17 cépages blancs anciens : moins d’un quart subsistent aujourd’hui (Revue de Géographie Alpine).
  • Le Gringet couvre à peine 0,2 % de la surface viticole savoyarde , contre près de 50 % pour la Jacquère (Vinsdesavoie.eco).
  • La Verdesse, ancienne gloire de l’Avant-Pays savoyard, n’occupe aujourd’hui qu’une poignée de rangs sur le Bassin de Chartreuse, sauvée in extremis de l’oubli par quelques tenaces vignerons-citoyens (FranceAgriMer).

L’intérêt sensoriel est double : ces vignes, implantées sur des micro-terroirs souvent inaccessibles à la mécanisation, livrent des raisins à la maturité lente, dotés d’expressions singulières, capables d’éloigner les blancs savoyards des sentiers battus.

Pourquoi tant d’oubli ? Les causes de l’effacement

  • Rendements irréguliers : Beaucoup de ces anciens cépages donnaient des récoltes aléatoires, moins productives qu'une Jacquère plus docile.
  • Sensibilité aux maladies : Leur rusticité n’était pas toujours synonyme de résistance. Certains, comme le Verdesse, tremblaient sous le mildiou ou la pourriture grise.
  • Normes de l’AOC : L’encépagement autorisé par l’AOC Vins de Savoie ne retenait qu’une poignée de variétés considérées comme “nobles” ou “caractéristiques” du terroir.
  • Modes de consommation : Le goût hexagonal des trente glorieuses penchait pour des vins faciles, fruités, limpides ; la typicité prononcée, l’acidité ou l’amertume de certains anciens blancs ne répondaient plus à la demande urbaine.

Mais ces choix, dictés par la rentabilité, la facilité et la mode, furent aussi un recul patrimonial. Les archives de l’INAO montrent qu'entre 1957 et 1970, plus de 40 % des anciennes variétés savoyardes ont disparu des demandes d’inscription à l’AOC.

Survivre et renaître : les acteurs de la sauvegarde

Depuis la fin des années 1990, un réveil s’organise. Sous l’impulsion de vignerons militants, de chercheurs en ampélographie et d’associations comme Cépages Rares et Oubliés, les pépinières privées et conservatoires de la vigne réunissent, testent et multiplient les ceps survivants. Quelques exemples marquants :

  • Le Gringet est le fleuron de la famille Belluard, à Ayze, pionnière dans la conservation et la valorisation du cépage, aujourd’hui travaillé par une poignée de domaines engagés dans la complexité du terroir cristallin.
  • La Mondeuse blanche connaît une micro-renaissance grâce à des domaines comme Masson ou Dupasquier, qui multiplient les vinifications parcellaires.
  • Le Verdesse a retrouvé droit de cité grâce au combat d’ampélographes comme Jean-Louis Verdoliva et à une protection législative locale obtenue en 2008.

L’action des conservatoires comme le site expérimental de Cevins (Savoie) ou la collection de variétés rares d’Ampuis (Côte-Rôtie), même s’ils ne représentent que quelques dizaines d’ares, sert de banque génétique vivante, à l’abri du retour des monocultures.

Des vins pour demain : enjeux écologiques et climatiques

Le maintien et la réintroduction de ces cépages anciens ne sont plus seulement des affaires de conservatisme culturel ou de rareté. Ils sont une réponse possible aux enjeux contemporains :

  • Adaptation climatique : Les anciens cépages offrent une précieuse diversité de cycles de maturité, d’acidité et de résistances naturelles. Par exemple, la Mondeuse blanche s’adapte bien aux printemps précoces et conserve de la fraîcheur en année de canicule (Vitisphere).
  • Patrimoine paysager et biodiversité : La diversité végétale ralentit la propagation des maladies et enrichit les sols, alors que les monocultures intensives ont appauvri les écosystèmes.
  • Changement des goûts et attentes des consommateurs : Un public curieux, lassé de l’uniformité, attend des expériences, des signatures territoriales marquées, un retour à l’ancrage historique.

Selon une enquête du Comité Interprofessionnel des Vins de Savoie (2022), près d’un tiers des jeunes vignerons dit vouloir planter ou replanter dans les dix prochaines années des cépages considérés comme secondaires ou oubliés – un mouvement encore minoritaire, mais en accélération.

Quelques blancs oubliés et rares en Savoie : portraits sensibles

  • Gringet Emblème quasi-mythique de l’Ayze, il génère un vin au parfum d’agrumes mûrs, de fruits à noyau, souvent traversé de notes herbacées et minérales. Il entre aussi dans l’élaboration de certains effervescents locaux, distincts de l’univers Champenois par leur vivacité alpine.
  • Mondeuse blanche Vif, presque salin, parfois utilisé en assemblage pour “booster” l’acidité, mais très rare en monocépage. Des arômes oscillant entre la pomme verte, l’amande amère et le génépi.
  • Verdesse Originaire du Grésivaudan, mais cultivée sur l’Avant-Pays savoyard. Longtemps vu comme difficile pour sa maturité tardive, il offre des vins racés, puissants, avec une trame acide élancée et de subtils accents d’ananas et de citronnelle.
  • Aligoté jaune Différent du bourguignon, croisé parfois au hasard d’anciennes terrasses, souvent arraché pendant le remembrement. Sa rusticité se prête à des expressions simples, mais directes, idéales en assemblage.

Où déguster ? Domaines et cuvées à l’honneur

  • Domaine Belluard (Ayze) – Gringet sur terroir cristallin : effervescents et tranquilles parmi les plus recherchés des Alpes.
  • Domaine Dupasquier (Aimavigne) – Mondeuse blanche en vin tranquille, rare, élégant, à chercher sur-millésimes récents.
  • Domaine Pascal Perrier (Saint-Jean-de-la-Porte) – Expérimente le retour de la Verdesse, avec micro-cuvées très confidentielles.

La recherche de ces bouteilles relève parfois de la chasse au trésor ; la quantité produite sur certains millésimes ne dépasse pas quelques centaines de flacons. Le prix, élevé, est le reflet de la rareté, mais aussi de la difficulté technique à travailler ces cépages exigeants.

Entre mémoire et nouveauté : une dynamique vivante

La place des cépages blancs anciens ou oubliés dans le vignoble de Savoie est à la fois fragile et farouche. Portés par l’émergence d’une génération de vignerons soucieux d’authenticité et de résilience, ils continuent de surprendre les palais curieux, déjouant la logique industrielle pour réaffirmer la beauté du singulier. Ils invitent à réfléchir à la construction d’un goût local, ancré, mais perméable au renouveau : car entre chaque rang d’Altesse et de Jacquère, c’est désormais un foisonnement de micro-histoires, de gestes retrouvés, de perspectives inattendues qui irrigue la Savoie viticole. Et si le futur du vin de montagne s’écrivait, justement, à l’encre de ses ancêtres oubliés ?

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