Aux sources d’un cépage alpin

Il y a, dans le mot « Altesse », une promesse de distinction. Pourtant, ce cépage blanc savoyard a longtemps cheminé loin des projecteurs, plus secret que d'autres raisins illustres. Les archives s’accordent : le nom apparaît à la fin du Moyen Âge. D’aucuns murmurent qu’il aurait été rapporté de Chypre par Anne de Lusignan, princesse devenue Duchesse de Savoie au XVe siècle (Comité Interprofessionnel des Vins de Savoie), offrant à ce cépage une aura diplomatique, jamais oubliée par les wine lovers en quête de caractères singuliers.

Le lien entre l’Altesse et son terroir est indissociable. Son autre nom, Roussette, s’ancre dans les éboulis calcaires et moraines glaciaires des contreforts alpins. Elle se déploie principalement sur une fine mosaïque de coteaux en Savoie, de la cluse de Chambéry aux pentes du Chautagne, en passant par Monthoux et Frangy. En 2022, l’Altesse couvrait environ 450 hectares anatomisés en appelations Roussette de Savoie et Roussette de Savoie Cru (Vins de Savoie).

Un profil aromatique racé

L’Altesse n’est pas un cépage d’uniformité. À bien écouter ses robes claires, on y perçoit d’abord la fraîcheur verticale des terroirs alpins, influencée par les variations thermiques entre jour et nuit. Mais la magie naît souvent de sa capacité à conjuguer tension minérale et maturité aromatique.

Petite radiographie des arômes qui la caractérisent :

  • Agrumes raffinés : citron jaune, cédrat, parfois bigarade.
  • Fleurs blanches : aubépine, acacia, alysson.
  • Fruits à chair blanche : poire Williams, pêche de vigne, pomme reinette.
  • Notes miellées et épices fines : une légère touche de miel d’acacia, de résine, et des inflexions toastées dans certains élevages sur lies.
  • La signature minérale : pierre à fusil, silex, iode, surtout sur les sols les plus calcaires, parfois proches de la salinité.

Avec l’âge, le bouquet griotte : coing, amande, cire, fruits secs et nuances de pain grillé s’invitent, prolongeant le plaisir sur deux, cinq, voire dix voire quinze ans pour les plus grandes bouteilles.

Climat et terroir : un dialogue intime

Chaque relief raconte une histoire de l’Altesse. A observer ses parcelles, on découvre une mosaïque de sols argilo-calcaires et alluviaux, modelés par les glaciations successives. Ce terroir marque la colonne vertébrale minérale du cépage, tout en préservant sa fraîcheur acide.

  • Frangy : sur molasses et grès, son Altesse livre des vins plus tendres, rappelant seringue et verger, avec des finales salines.
  • Marestel et Monthoux : des pentes abruptes d’éboulis calcaires, donnant des expressions droites, précises, parfois ciselées, avec une aptitude remarquable au vieillissement.
  • Chautagne : plus proche du Rhône, les sols alluviaux confèrent de la rondeur et un fruité débridé, sur la poire et le coing frais.

La Savoie enregistre parmi les plus fortes amplitudes thermiques estivales des vignobles français (+12°C jour/nuit), garantissant un équilibre rare entre maturité phénolique et acidité : c’est la clef de voûte de l’élégance de l’Altesse (Vitisphère).

La Roussette de Savoie AOP et ses crus : cadre, évolutions, enjeux

En Savoie, l’Altesse est majoritairement vinifiée seule, sous l’appellation AOP Roussette de Savoie, mais quatre crus la magnifient : Frangy, Marestel, Monthoux et Monterminod. Seule la mention “Roussette de Savoie” autorise jusqu’à 50 % de Jacquère en assemblage, mesure de plus en plus délaissée au profit d’expressions mono-cépage.

Quelques chiffres pour situer :

  • Superficie plantée en Altesse : ~450 ha (2022)
  • Production annuelle estimée AOP Roussette de Savoie : 13 000 hl (soit plus de 1,7 million de bouteilles)
  • Cru Marestel : viticulture sur pentes entre 350 et 450 m, densité de plantation souvent > 8 000 pieds/ha, pour favoriser la concentration naturelle des raisins (INAO).

Depuis la fin des années 2000, la Roussette de Savoie bénéficie d’un fort regain d’intérêt. Les rendements autrefois élevés — pouvant dépasser 60 hL/ha — sont désormais réduits chez les meilleurs producteurs (<40 hL/ha), privilégiant maturité et identité.

Les élevages évoluent : si la cuve inox domine pour préserver la pureté de l’expression, l’élevage sur lies et l’usage parcimonieux du bois s’invitent chez quelques vignerons à la recherche de complexité, à l’image du Domaine Dupasquier à Jongieux ou du Domaine Denis & Didier Berthollier.

Altesse et gastronomie : un accord alpin d’exception

À table, l’Altesse étonne par sa polyvalence. Sa fraîcheur, sa structure et sa palette aromatique en font le complice de mets aussi différents que :

  • Les poissons du Lac du Bourget (ombrine, féra, brochet) relevés d’une sauce citronnée ou aux herbes fraîches.
  • La volaille rôtie ou à la crème (une alliance régionale avec la fameuse volaille de Bresse au gratin de crozets).
  • Les fromages à pâte pressée cuite (Beaufort, Abondance) : la tension minérale nettoie, le gras du vin soutient.
  • En vieillissant, l’Altesse dialogue même avec la cuisine plus exotique : sashimis, riz vinaigré ou ceviches de daurade.

Les plus grands millésimes, patinés par le temps, osent le foie gras poêlé ou une tarte aux poires et amandes. Sur ce terrain, le cépage défie bien des blancs de la Loire ou de la Bourgogne… pour un prix souvent bien plus doux.

Vieillissement : un cépage à révélation tardive

Si l’Altesse séduit tôt par sa fraîcheur, c’est en vieillissant qu’elle se révèle vraiment. Les plus belles bouteilles attendent 8, 12, voire 15 ans, dévoilant alors des bouquets rares en Savoie :

  • Notes évoluées de miel de tilleul, fruits confits, zeste d’orange, amandes grillées, cire d’abeille.
  • Texture plus ample, presque glycérinée, mais tension préservée par l’acidité, garantissant une vraie tenue en bouche.
  • Capacité à “digérer” l’élevage sur lies, voire une touche boisée discrète.

L’altesse bien née, dans un millésime favorable (2010, 2015, 2019…), s’inscrit volontiers dans les grandes gardes européennes, défiant certains Chenins ligériens ou Rieslings germaniques (voir « Le Guide des Vins Bettane & Desseauve 2023 »).

Altesse et avenir : défis, espoirs et authenticité

Le cépage reste rare : à l’échelle française, l’Altesse ne représente que 0,06 % du vignoble national (source CIVS). Face aux menaces du changement climatique, il fait preuve d’une belle résilience. Sa capacité à préserver l’acidité et son bourgeonnement tardif limitent les risques de gel printanier.

Plusieurs domaines travaillent d’ailleurs en sélection massale, réimplantant de vieux ceps pré-phylloxériques : une démarche saluée par les amateurs de vins de lieu, comme en témoignent les cuvées “Altesse Vieilles Vignes” du domaine Grisard ou les Lieux-Dits chez Dupasquier.

Ajoutons que l’Altesse devient un terrain d’expérimentation pour :

  • La culture bio et biodynamique, bien adaptée au climat alpin aéré.
  • Des vinifications naturelles : levures indigènes, macérations pelliculaires, amphores…
  • Des vins de voile, à la manière du Jura, rarissimes mais bouleversants (c.f. Jacques Maillet, Cuvée Autrement).

L’Altesse, autrefois discrète, incarne ainsi la vitalité retrouvée des vins d’altitude. Entre rareté, précision et émotion, elle offre aux amoureux des vins vivants une partition singulière, expression à la fois d’un terroir intransigeant et d’une histoire toujours en marche.

En savoir plus à ce sujet :