Un paysage sculpté par la montagne et le temps

Sur les flancs escarpés du massif de la Chartreuse, au sud-est de Chambéry, deux noms résonnent avec force dans le paysage des vins de Savoie : Apremont et Abymes. Ces deux appellations, cousines géographiques mais rivales amicales, se partagent les coteaux de la colline de la Savoyarde. Leurs vins blancs, issus principalement du cépage jacquère, fascinent par leur légèreté vibrante, mais surtout par la nuance géologique qui les sépare. Derrière chaque verre, une alchimie subtile de pierres, de failles, d’effondrements. Que reste-t-il du cataclysme millénaire et comment la terre façonne-t-elle l’esprit du vin ?

La catastrophe fondatrice : l’éboulement de Mont Granier

Le 24 novembre 1248, une nuit d’horreur s’abat sur la vallée : le sommet du Mont Granier s’effondre sur lui-même, provoquant l’un des plus grands glissements de terrain recensés en Europe. On estime que 500 millions de mètres cubes de roches et de boues roulent dans la plaine, dévastant des villages entiers (près de 16 selon les chroniques médiévales), ensevelissant l’abbaye de Saint-André-le-Haut et remodelant durablement le paysage. À l’aube, une mosaïque de cailloutis, galets, blocs massifs tapissent ce qui deviendra plus tard les terroirs d’Apremont et des Abymes — la toponymie s’en souvient : “abîmes” pour la terre avalée, “apremont” pour la pente en surplomb.

Lectures du sol : la géologie d’Apremont

Apremont s’étire sur quelque 400 hectares, exposés sud, sud-est, souvent à 350–450 mètres d’altitude. À première vue, un manteau d’éboulis calcaires, mais l’examen attentif révèle une mosaïque complexe.

  • Éboulis calcaires frais : Constitués de blocs anguleux, de graviers clairs, ils proviennent quasi-directement de l’effondrement du Granier. Ces sols sont bien drainés, maigres et pauvres, ne retiennent que peu d’eau, imposant la lutte vitale à la vigne.
  • Couches de marne blanche ou grise : Présentes en sous-sol, elles régulent la fraîcheur et offrent une réserve minérale en profondeur.
  • Alternance de limons et de cailloutis : En bas de coteau, les dépôts se mélangent, apportant une diversité qui sied à l’expression plus fringante du jacquère.
Type de sol Proportion à Apremont Impact sur le vin
Éboulis calcaires bruts Env. 65% Tension, minéralité, acidité marquée
Marnes blanches/grises Env. 20% Amplitude aromatique, finesse
Limons et cailloux 15% Ouverture, accessibilité, fruité léger

On découvre ici une vigne qui plonge ses racines parfois à plus de deux mètres pour capter l’eau et survivre aux sécheresses estivales. Ce stress hydrique relatif forge des grappes peu gonflées, aux arômes cristallins, entre la pierre à fusil et la fleur d’aubépine.

Les plaines mouvantes des Abymes

À quelques centaines de mètres, le paysage change subtilement. Les Abymes couvrent environ 420 hectares, sur les secteurs de Chapareillan, Myans et Les Marches, étageant leur patchwork entre 250 et 350 mètres d’altitude. Ici plus qu’ailleurs, la mémoire de la catastrophe est palpable : la surface du sol y demeure accidentée, “bosselée”, faite d’amas de blocs intercalés de poches marneuses et d’alluvion de l’Isère, où le vignoble a colonisé les “graves”.

  • Gravettes et galets roulés : Remontés à la surface, ces éléments réchauffent le sol, accélèrent la maturité du raisin et évitent l’accumulation d’eau. La taille des cailloux varie du galet de la taille du poing au graviers plus fins, témoignage du choc et du brassage du glissement de terrain. (source : Revue des Œnologues, 2018)
  • Boues à matrice argileuse : Entre les blocs, l’argile retient l’humidité et favorise l’enracinement superficiel, mais ralentit la maturité sur les années fraîches.
  • Sols profonds alluvionnaires : Proximité de la rivière Isère, sables et limons (jusqu’à 60 cm de profondeur avant d’atteindre la roche mère), ces parcelles donnent parfois des rendements plus généreux et des jacquères “faciles”.
Type de sol Proportion aux Abymes Effet sur le vin
Gravettes/gros galets Env. 50% Solaires, aromatique marquée, souplesse
Boues et argiles 30% Fraîcheur, structure, maturité tardive
Alluvions/sables et limons 20% Légèreté, fluidité, profil fruité tendu

Aux Abymes, on parle volontiers de “champ de pierres”. Les racines courent d’un bloc à l’autre, forçant la vigne à puiser le meilleur d’une terre hétérogène. Cette nature “désordonnée” signe une identité plus spontanée, moins stricte que sur Apremont.

Lecture dans le verre : profils de vins issus de ces sols

Apremont : la dentelle minérale

  • Allonge tendue : Les éboulis calcaires favorisent la tension acide. Les vins d’Apremont sont droits, droits, presque ciselés.
  • Notes pierreuses et florales : Arômes de silex, pierre à fusil, relevés d’une touche de poire, de pomme verte, parfois d’herbe fraîche.
  • Capacité de garde : Sur millésimes frais, certains domaines (Jean Vullien, Dupasquier) proposent des cuvées capables d’un vieillissement de 3 à 5 ans, développant des nuances de miel et d’amande.

La signature d’Apremont se retrouve dans des sensations de fraîcheur immédiate, mais aussi une verticalité qui donne envie de poursuivre l’expérience. La minéralité domine, parfois presque saline : la roche affleure dans le vin.

Abymes : la gourmandise de la plaine

  • Expressivité immédiate : Les sols alluvionnaires livrent une maturité plus rapide, un fruité éclatant (pêche blanche, agrume, citron confit).
  • Bouche ample : Les cuvées-phares (Domaine Giachino, Domaine du Colombier) sont plus rondes, parfois souples en attaque, mais achèvent néanmoins sur une belle fraîcheur — l’argile veille au grain.
  • Accessibilité : Les Abymes sont souvent ouverts dès leur jeunesse, idéaux pour l’apéritif et les plats simples.

Ici, la gourmandise n’exclut pas la tension, mais la rusticité des galets invite à la convivialité. Les anciens racontent qu’autrefois, le vin “des abymes” désaltérait d’abord les vendangeurs – il fallait bien un vin généreux pour aborder l’austérité du paysage effondré.

Quelques chiffres, anecdotes et éléments d’histoire

  • Les deux appellations réunies composent environ 850 ha de vignes, soit près de 70% de la production de vin blanc AOC “Vin de Savoie” (source : Interprofession des Vins de Savoie, 2022).
  • La jacquère règne en maître (plus de 85% de l’encépagement sur Apremont et Abymes), mais les vieilles parcelles comptent parfois des rescapés : altesse, mondeuse blanche, malvoisie.
  • Entre les deux, une multitude de microclimats : l’exposition sud-est d’Apremont favorise la précocité, tandis que les courants d’air froids remontant de la vallée de l’Isère peuvent ralentir la maturation dans les Abymes.
  • Le rendement moyen oscille entre 60 et 75 hl/ha, les parcelles de galets étant souvent légèrement supérieures, détail recherché autrefois pour assurer une portion du vin de consommation courante.
  • Une légende raconte qu’au XVe siècle, le vin du “président” (Apremont) aurait conquis la table des ducs de Savoie, tandis que les vins “du peuple” étaient tirés à la chaîne dans les abymes – écho de la permanence des terroirs.

Perspective sur l’avenir des vins d’Apremont et Abymes

Le travail des vignerons modernes rebat la carte : segmentation parcellaire, micro-vinifications, conversion bio, redécouverte de cépages accessoires. Aujourd’hui, une poignée de domaines - Jean-François Quénard, Masson, Les Fils de René Quénard sur Apremont, ou Giachino, Les Roussettes sur Abymes - déploient chaque année des cuvées “parcellaires” magnifiant l’infinie palette des sols. Cette lecture fine du terroir séduit de plus en plus au-delà de la région : exportations en hausse de 4 à 7 % selon les marchés depuis 2018 (source : FranceAgriMer, 2023), très rare pour les vins alpins.

La compréhension actuelle des sols ne trahit pas la mémoire de la montagne ; elle la prolonge, la révèle. Les vignerons des deux appellations cherchent moins à opposer qu’à dialoguer entre tension et rondeur, verticalité et fruit. Il n’existe pas d’Apremont sans Abymes, ni l’inverse : la beauté du vignoble savoyard, c’est d’avoir su faire d’un effondrement une source de diversité, d’audace et de poésie.

Sources complémentaires : Interprofession des Vins de Savoie (www.vins-savoie.fr), Revue des Œnologues n°168 (2018), INAO, FranceAgriMer.

En savoir plus à ce sujet :