Deux visages de la Savoie viticole : introduction aux crus d’Apremont et d’Abymes

Dans le grand théâtre minéral qu’est le sillon alpin, quelques noms résonnent avec une intensité particulière. Apremont et Abymes, placés côte à côte sur la carte, pourraient passer pour des jumeaux. Ils partagent la même montagne-mère – Mont Granier, leurs vignes sont ourlées par des éboulements spectaculaires, et le cépage roi, la Jacquère, coule dans leurs veines. Pourtant, sous la surface, tout diffère ou presque. Le vigneron, ici, doit accorder chaque geste à la topographie, au sol, à l’exposition, aux héritages locaux et à la philosophie de domaine.

Ces deux AOP, regroupant à elles seules plus de 1 300 hectares dans la Combe de Savoie (Source : Vins de Savoie), sont la quintessence d’un certain classicisme alpin, tout en offrant des variations de nuances, perceptibles autant dans le sillon du soc que dans la fraîcheur mordorée du verre.

L’empreinte des sols et du climat : comprendre la matrice terrestre

Le granit n’est pas l’unique alphabète du terroir. À Apremont et Abymes, la richesse des sols – alliage unique de sédiments issus de l’effondrement du Mont Granier en 1248 – façonne la physionomie du cru. Mais la composition, l’épaisseur, et leur interaction avec la luminosité diffèrent nettement, conditionnant chaque geste cultural.

Caractéristiques Apremont Abymes
Nature du sol Sol caillouteux, éboulis calcaires massifs, faible profondeur, dominance de pierres blanches soutenant le drainage Sol d’alluvions mélangées à un manteau de pierres plus fines, forte proportion d’argiles et de limons, sol plus profond
Topographie Coteaux escarpés (300 à 500 m d’altitude), grandes pentes, exposition sud et sud-ouest Piémont vallonné, altitudes basses (250 à 350 m), expositions plus variées, pentes douces
Microclimat Séchant, bien ventilé, grandes amplitudes thermiques Zone de cuvette, humidité plus présente, nuits plus fraîches

Au fil du temps, ces contrastes se transforment en partition : à Apremont, la vigne lutte pour puiser entre les pierres, forgeant la structure acide, l’énergie brute du vin. À Abymes, les sols plus profonds sont un matelas où la Jacquère trouve davantage de confort, produisant des jus tendres et ronds, d’un fruité immédiat.

Cultiver la Jacquère : conduite de la vigne et adaptations spécifiques

La Jacquère, cépage indigène dominant ces deux crus (plus de 85% de l’encépagement, selon l’INAO), a l’humilité des grandes vieilles familles. Modeste dans ses rendements naturels comme dans son taux d’alcool, elle s’adapte avec finesse à son environnement. Pourtant, le mode de conduite change d’un village à l’autre, dicté par le sol, la pente et l’histoire agraire.

À Apremont : la verticalité disciplinée

  • Palissage rigoureux : La vigne est souvent élevée en cordon de Royat ou en guyot simple, évitant le gobelet traditionnel. Il s’agit d’offrir un ensoleillement maximal sur une faible surface foliaire, limitant la vigueur sur ces terres minces.
  • Travail du sol manuel et parcellaire : Sur les pentes, la mécanisation reste difficile. Beaucoup de domaines persistent avec un cheval ou une houe, privilégiant le désherbage mécanique ou manuel pour aérer la couche superficielle et préserver la structure.
  • Gestion stricte de la vigueur : Les rendements sont fréquemment maîtrisés (entre 55 et 65 hl/ha contre 72 hl/ha réglementaire pour le cru), certains producteurs misant même sur des vendanges en vert pour concentrer le jus.

À Abymes : souplesse et profondeur

  • Palissage plus souple : La vigne bénéficie ici parfois de la taille en guyot double, autorisant une canopée plus large sur des racines profondes et favorisant la photosynthèse sur des terroirs moins sévères.
  • Mécanisation plus aisée : Les pentes modérées permettent l’utilisation de tracteurs et d’outils inter-ceps. L’inter-rang est souvent enherbé, limitant l’érosion sur sols limoneux.
  • Rendements naturellement élevés : Sur ces sols plus généreux, la Jacquère donne volontiers entre 65 et 75 hl/ha. Les vignerons choisissent parfois d’affiner par des tris sélectifs à la vendange.

Les pratiques de lutte intégrée, voire biologique ou en biodynamie (plus de 20% des surfaces en Savoie, Source : Intervin Sud Est), se répandent à la fois dans l’un et l’autre cru, mais la contrainte du terrain impose sur Apremont davantage de minutie artisanale.

De la grappe au chai : différences marquées lors des vendanges

Le calendrier vendangeur épouse la physiologie du terroir. Sur Apremont, la maturité phénolique est souvent atteinte plus tardivement, à la mi-septembre, à cause de la fraîcheur nocturne et des sols caillouteux, tandis qu’à Abymes, l’accès précoce à la maturité permet parfois des débuts dès la première semaine de septembre.

  • Tri sévère à Apremont : La rusticité du terroir oblige, on pratique un tri plus sélectif sur pied, éliminant les baies trop petites ou altérées par les millerandages fréquents.
  • Vendange partiellement mécanisée à Abymes : Là où le terroir le permet, les propriétés importantes mécanisent le ramassage, limitant le temps entre cueillette et pressurage et préservant la fraîcheur aromatique.
  • Altitude et impact sur l’acidité : Les parcelles hautes des deux crus peuvent proposer des grappes avec une acidité vive, qui sera ensuite modulée par les choix de vinification.

La vinification : l’alchimie du cru interprétée par la main humaine

La vinification de la Jacquère, surprenante de subtilité, s’articule en variations sensibles selon le village d’origine.

Fermentation et élevage : précision ou ampleur

  • Apremont : La plupart des domaines privilégient un pressurage direct, lent, pour extraire le jus sans brutalité, préservant la tension acide. Les fermentations à basses températures (14-16°C) sont la règle pour garder l’éclat du fruit. Les élevages sont courts, rarement sur lies longues, afin de retranscrire la minéralité ciselée.
  • Abymes : La vendange, plus précoce et plus volumineuse, peut autoriser une macération pelliculaire courte pour étoffer le nez, et un élevage sur lies de plusieurs mois, avec bâtonnage épisodique. Résultat, un vin aromatique, floral, de texture plus pleine.

Techniques œnologiques distinctes

À Apremont, la recherche d’un vin droit, rectiligne, prolonge la vivacité naturelle du cépage : peu de filtres, peu de soufre, des mises précoces. Un choix volontaire qui, parfois, mène à des vins plus austères mais à la garde étonnante (jusqu’à 5 ans). À Abymes, la souplesse du terroir encourage certains vinificateurs à expérimenter l’élevage en foudre ou en œuf béton, pour créer des cuvées de gastronomie, même si la grande majorité des volumes vise une consommation jeune, dans l’année ou l’année suivante.

Portraits de millésimes : nuances d’une année à l’autre

Si 2018 a marqué la mémoire des deux crus par un été chaud et sec, révélant des vins denses et tapissés, Apremont a su garder une fraîcheur plus vibrante. 2021, fraîche et difficile, a vu Abymes proposer des blancs souples et accessibles, quand les Apremont tendus guettaient la patience.

Un fait peu connu : au sein même de ces deux aires, des micro-parcellaires voient le jour (ex : “Coteau du Torméry” à Apremont), issus de vieilles vignes parfois préphylloxériques et souvent travaillées en sélection massale. Les petites caves font figure de laboratoire, redonnant à la Savoie sa capacité d’innovation enracinée.

Du verre au paysage : révéler l’âme des crus

Lorsqu’il s’agit d’illustrer la différence, il suffit d’écouter le verre. L’Apremont, de sa robe cristalline, s’offre minéral, nerveux, avec des notes d’agrumes, d’anis et d’herbe sèche, signature d’un sol de roc et de vent. L’Abymes, plus généreux et ouvert, parle de poire, de pomme et de fleurs blanches, cédant au gras discret d’un élevage patient. Ces caractères sont le reflet fidèle du dialogue entre le vigneron et son environnement, de la plante à la cave, de la main à la mémoire.

La diversité des approches, loin d’uniformiser sous une même appellation, offre aux jurassiens et aux visiteurs curieux le plus beau des spectacles : celui d’une viticulture de montagne qui se réinvente, qui s’ajuste et compose, creusant la différence jusque dans le détail du geste. Les terroirs de Savoie ne se contentent pas de répéter : ils inventent sans cesse la nuance.

Sources : - INAO, Documents Techniques Appellation Vin de Savoie Apremont/Abymes - Vins de Savoie, Syndicat des producteurs, www.vinsdesavoie.com - Intervin Sud Est, baromètre bio - OIV, Observatoire International de la Vigne et du Vin - Témoignages de vignerons locaux : Domaine Dupraz, Domaine Giachino, La Combe aux Rêves

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