Le Joubertin, une ombre furtive dans les vignes de Savoie

Dans le vaste chœur des cépages savoyards, le Joubertin résonne telle une note ancienne, presque éteinte, émergeant de la mémoire collective des coteaux alpins. L’exploration de son destin donne à comprendre, au-delà des modes, la force discrète de certains plants, et la fragile persévérance des mains qui veillent sur eux, saison après saison.

Le Joubertin, aussi appelé Auberpin ou Jouberton sur les anciens cadastres, fut cultivé jusqu’au XIX siècle sur une grande partie de la Savoie, jusqu’en Isère. Il s’agit là d’un cépage noir, aujourd’hui quasiment évanoui, considéré « en grave danger d’extinction » selon l’INRAE et reconnu en 2018 pour la première fois comme patrimoine génétique par le Conservatoire des cépages d’Auvergne-Rhône-Alpes.

Origines et singularité ampélographique du Joubertin

Le Joubertin fut évoqué dès 1840 par Victor Pulliat et Ampélographie universelle, où il est décrit comme « peu vigoureux, mais résistant au froid et bien adapté aux terrasses pierreuses ». Il partagerait une parenté proche avec le Persan et la Douce Noire (Bonarda), mais possède son empreinte distincte : des baies rondes, à pellicule fine, donnant un jus coloré mais souple, d’une acidité nerveuse et apte au vieillissement.

  • Cycle tardif : le Joubertin mûrit dans la seconde quinzaine d’octobre, ce qui le réservait aux expositions les plus chaudes autrefois.
  • Sensibilité : sensible à l’oïdium et à la pourriture grise, ce cépage fut délaissé lors des hivers rudes du début XX siècle puis remplacé par la Mondeuse plus fiable.
  • Typicité des vins : vins épicés, couleur rubis, aromatique souvent florale (pivoine, violette) évoluant vers des notes de cerise mûre et d’humus.

Aujourd’hui, quelques souches centenaires persistent, principalement sur des parcelles classées en Vin de Savoie (sur Chignin, Montmélian, ou Arbin). La diversité génétique des vieux ceps reste un enjeu crucial, un patrimoine fragile à ne pas laisser disparaître.

Chronique d’une quasi-disparition : les causes du recul du Joubertin

Jusqu’aux années 1850, le Joubertin couvrait plusieurs centaines d’hectares. Mais dès 1860, le phylloxéra et l’exode rural frappent. Des replantations s’opèrent avec des cépages plus productifs, souvent importés ou issus de greffage sur pied américain. Le Joubertin, tardif, capricieux et peu rentable, voit ses rangs fondre.

Parmi les facteurs de son oubli :

  • Aléas climatiques : trois gels dévastateurs entre 1879 et 1890 laminent ses rangs — une période tristement documentée par Les Annales de Savoie.
  • Phylloxéra : le Joubertin, greffé maladroitement, montre des signes de dépérissement supérieur à la Mondeuse ou au Jacquère.
  • Mouvements règlementaires : dès 1937, la création de l’AOC Château-Grillet et Vin de Savoie favorise la standardisation autour de cépages mieux connus, marginalisant de facto le Joubertin.
  • Décision des vignerons : les recherches de rendement et la recherche d’une signature gustative plus immédiate ont joué, au XX siècle, en défaveur de ce profil délicat.

En 2024, moins de 0,2 hectare seraient recensés sur l’ensemble du vignoble selon Interprofession des Vins de Savoie (CIVS). Un seul domaine le revendique encore à l’agrément, et une poignée de conservateurs multiplient les boutures sur très petite surface (source : rapport INRAE 2021, INRAE).

Comment quelques domaines préservent-ils le Joubertin ?

La résilience du Joubertin doit tout à la ténacité de quelques domaines visionnaires. On peut citer :

  • Domaine Prieuré Saint-Christophe (Chignin) : Michel Quenard y cultive trois rangs de Joubertin, en sélection massale, sur éboulis calcaires, embouteillé en micro-cuvée.
  • Domaine Giachino (Chartreuse) : Partenariat avec le Conservatoire, qui a permis d’enclaver deux parcelles expérimentales conservatoires, en agriculture biologique.
  • Conservatoire d’Excenevex (Haute-Savoie) : Entretenir des ceps-mères sauvés des arrachages, souvent en gobelet bas, et multiplie par greffe afin de sauvegarder le patrimoine.

Méthodes de conservation et de replantation

  • Sélection massale : La sauvegarde s’appuie sur la récupération des meilleures souches sélectionnées pour leur robustesse et leur typicité, plutôt que sur une unique souche clonale qui risquerait d’appauvrir la diversité génétique.
  • Méthodes culturales : Privilège au non-travail du sol sur pente (lutte contre l’érosion), haies bocagères, et traitements phytosanitaires réduits au minimum.
  • Micromultiplication : Le Conservatoire lance depuis 2016 un programme de micro-greffage in vitro afin de multiplier de façon saine les plants les plus anciens, avec un but de rediffusion auprès des vignerons motivés.
Domaine / Lieu Surface dévolue au Joubertin Type de multiplication Mode de culture
Domaine Quenard 0,05 ha Sélection massale Agroécologie
Domaine Giachino 0,02 ha (conservatoire) Bouturage & greffe Bio certifié
Excenevex (Conservatoire) 60 ceps-mères Greffe sur Riparia Protection intégrée

En parallèle, quelques écoles d’œnologie, comme celle de Chambéry, intègrent le Joubertin dans leurs micro-vinifications de recherche, dans le but de redéfinir ses potentiels en mono-cépage ou en assemblage.

Portrait sensoriel : le Joubertin d’aujourd’hui

Les rares cuvées produites sont d’une originalité marquée, presque confidentielle. Une dégustation à l’aveugle en 2023 au Salon des Vins naturels d’Annecy faisait ressortir :

  • Robe : grenat clair, reflets rubis tirant sur l’orangé après 2-3 ans.
  • Nez : pivoine, cerise infusée, touche de poivre blanc et de rhubarbe, parfois mentholée selon le millésime.
  • Bouche : acidité haute mais finale gourmande, tanins soyeux, finale évoquant la griottine, avec une rémanence florale.
  • Potentiel de garde : 6 à 10 ans (source : dégustation personnel - panel commission CIVS).

Des vignerons rapportent des rendements faibles, rarement au-dessus de 20 hl/ha, mais une concentration et une pureté rares, dignes des plus beaux rouges "de montagne".

Pourquoi (et comment) relancer le Joubertin ?

La question de la survie du Joubertin va au-delà du folklore. À l’heure où l’uniformisation guette tous les vignobles de l’arc alpin, la sauvegarde des cépages endémiques est une forme de résistance, et la promesse d’une richesse sensorielle renouvelée.

  • Agro-biodiversité : préserver des gènes anciens, mieux adaptés face à la sécheresse et la chaleur croissante (cf. rapport INRAE Climat Vignes, 2022).
  • Signature culturelle : rares sont les vignobles où plusieurs dizaines de cépages anciens coexistent encore, formant un écosystème social, économique et historique unique.
  • Intérêt œnologique : l’étude des assemblages, l’expression unique du terroir savoyard permet d’envisager de nouvelles cuvées signature, loin des standards internationaux.

Plusieurs associations régionales, telles que Patrimoine Viticole Savoie, militent pour une inscription du Joubertin à la liste des cépages autorisés en AOC, plaidant pour un retour raisonné dans les rangs savoyards.

Dans les coulisses d’une renaissance confidentielle

La sauvegarde du Joubertin relève aujourd’hui presque de l’acte militant. Pour chaque plant qui survit, c’est un fragment de mémoire, de paysage, de geste artisanal qui subsiste. Les premiers essais de revinification, les micro-parentiers installés depuis 2015, n’en sont qu’à leurs débuts, et tout laisse à penser que la décennie actuelle sera décisive quant à la place (certes minuscule, mais symbolique) qu’il pourra retrouver dans les flacons de demain.

Rien ne dit que le Joubertin redeviendra un pilier du paysage savoyard, mais sa longue résistance, entre arrachages, oublis, expérimentations, invite à penser autrement la viticulture alpine : comme une mosaïque fragile, où chaque cépage — fût-il invisible à l’échelle commerciale — porte en lui l’avenir d’une diversité précieuse.

Pour les curieux, il reste à guetter la rarissime sortie d’une cuvée Joubertin — et, entre deux verres, à écouter tout ce qu’elle a à raconter sur le fil de l’histoire viticole savoyarde.

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