Un cépage au parfum de disparition

Le Dousset, nom murmurant dans les caves autant que sur les flancs de la Chartreuse, est l’un de ces cépages savoyards que l’on évoque plus souvent dans les livres anciens que dans les verres contemporains. Autrefois cultivé du Chignin au massif de la Combe de Savoie, il faisait figure de pilier discret des assemblages locaux jusqu’au début du XXe siècle. Aujourd’hui, poser la question de son existence revient à interroger la mémoire vive des terroirs alpins, là où l’histoire viticole se confond avec la géographie intime du vignoble.

Sur les traces du Dousset : voyage dans la cartographie viticole

Quelques pages du passé suffisent à rappeler combien le Dousset fut jadis intégré au patrimoine ampélographique savoyard. Auguste Chevalier, dans son Traité sur les Cépages Français (1910), mentionne le Dousset comme étant "présent sur les terrasses maigres du Bas-Grésivaudan et des Abymes". Selon les statistiques du cadastre viticole de 1952 (source : INAO), moins de 10 hectares en étaient alors recensés en Savoie, principalement sur des parcelles exiguës, cotoyant la Jacquère ou le Persan.

Actuellement, le Dousset est quasiment absent des mentions officielles. Ni le catalogue du Comité Interprofessionnel des Vins de Savoie (CIVS), ni les Répertoires Des Cépages Rares (Vinopole) ne listent de parcelles en exploitation commerciale. Seule la base de données PlantGrape – FranceAgriMer signale encore, pour 2020, deux microparcelles expérimentales (< 10 ares), consacrées à la conservation du matériel génétique à l’Institut Français de la Vigne et du Vin (IFV) de Montmélian.

Portrait du Dousset, identité et arômes fugaces

Le Dousset, parfois confondu avec le Douce noir, est pourtant bien distinct : il donne des grappes petites, serrées, à baies violettes, sur des sols de schistes et d’argiles calcaires. En bouche, les témoins de l’époque rapportent une fraîcheur vive, ancrée dans la minéralité, avec des notes évoquant la myrtille sauvage et la violette sèche : un vin de montagne, franc, presque abrupt, peu apte à de longs vieillissements mais précieux pour sa typicité sauvage.

  • Caractéristiques ampélographiques : feuilles petites, lobées, à sinus peu marqués, grappes compactes.
  • Maturité : précoce à mi-saison, sensible à la pourriture grise.
  • Rendements naturels : historiquement faibles (25-30 hl/ha), participant à sa marginalisation.

Le Dousset a longtemps été utilisé comme pièce d’assemblage, apportant nervosité et couleur dans des assemblages rouges ou rosés à base de Mondeuse ou de Gamay, comme en témoignent plusieurs inventaires de vignerons du secteur entre 1885 et 1930 (source : Archives Départementales de la Savoie, fonds Pierre Bouvier).

Pourquoi ce cépage a-t-il (presque) disparu ?

L’histoire du Dousset n’échappe pas à la loi des terroirs mouvants. Trois facteurs majeurs expliquent sa disparition progressive :

  • La crise du phylloxéra (fin XIX siècle) : ce fléau n’épargna ni le Dousset, ni ses terroirs de prédilection, fragilisant durablement une diversité autrefois foisonnante.
  • L’évolution des goûts et des marchés : dès les années 1960, la demande privilégia la Jacquère, l’Altesse ou la Mondeuse, plus productives/commerciales, conduisant à l’arrachage du Dousset au profit de ces cépages.
  • La réglementation AOC : l’Appellation Savoie, structurée dans les années 1970, n’intégra pas le Dousset parmi ses cépages principaux, marginalisant de facto son retour en culture.

D’après une étude de l’INRA d’Angers (2011, "Diversité génétique des cépages français"), on ne compte aujourd’hui plus aucune surface déclarée à la commercialisation sous le nom Dousset.

Existe-t-il encore des parcelles, ou seulement des souvenirs ?

Rares sont les vignerons qui se souviennent avoir foulé des rangs de Dousset. Pourtant, quelques anecdotes traversent encore les villages : tel vieux cep, oublié dans la haie qui délimite une parcelle, aurait résisté à l’arrachage. Dans certaines propriétés familiales autour de Myans ou d’Arbin, la tradition orale rapporte la présence de “doussetts”, petits plants isolés, entretenus comme un héritage secret (témoignage recueilli auprès de la confrérie des Vignerons Indépendants de Savoie, octobre 2022).

Du côté de la conservation ex-situ, l’IFV et la pépinière Guillaume (Bourgogne) maintiennent, à des fins de recherche, une poignée de ceps greffés, sur porte-greffes résistants, afin d’attester du matériel végétal d’origine (source). À ce jour, il n’existe pas de vin commercialisé sous l’appellation Dousset pur.

Typologie des dernières occurrences connues

  • Parcelles expérimentales (IFV Montmélian) : 8 ceps, analysés génétiquement en 2018 (séquençage ADN, proximité forte avec Duret et Étraire de la Dui).
  • Supposés “cépages reliques” dans des parcelles en complantation, non identifiés officiellement — typiquement moins d’une dizaine de pieds.
  • Absence totale de production commerciale déclarée (CIVS, 2023).

Quels enjeux pour la sauvegarde du Dousset ?

La question du Dousset, comme celle d’autres cépages fantômes savoyards, interroge la mission de préservation de la biodiversité viticole. Pourquoi sauver un cépage dont le potentiel œnologique paraît mineur à l’échelle des marchés ? Plusieurs raisons s’imposent :

  • Patrimoine génétique : chaque génome végétal est un réservoir de résistance, d’adaptation, notamment face au changement climatique.
  • Mémoire et identité du territoire : maintenir quelques ceps, c’est entretenir la mémoire de gestes, de goûts, de paysages.
  • Nouvelle curiosité des vignerons : la montée en puissance de la recherche sur les “cépages oubliés” pourrait favoriser de nouvelles microvinifications.

Les exemples de renaissance de cépages tels que le Persan ou la Mondeuse noire encouragent certains acteurs, notamment via le projet Vignes de l'Avenir, à multiplier les conservatoires. Mais le Dousset reste aujourd’hui un témoin silencieux du temps long, plus près du registre botanique que du chai.

Perspective & imagination : la (possible) seconde vie du Dousset

Même presque disparu, le Dousset interpelle celles et ceux attachés au vignoble de Savoie. Le débat est ouvert : faut-il replanter quelques rangs à la faveur de micro-cuvées expérimentales ? La modernité vigneronne, avide de diversité, de récits ancrés, ne doit-elle pas offrir une dernière chance à ces raisins d’un autre âge ?

Aujourd’hui, les amateurs curieux peuvent espérer, au détour d’une promenade sur les terrasses oubliées d’Arbin ou du Grésivaudan, tomber sur l’un de ces ceps vénérables, tordus par le vent, survivants héroïques d’un vignoble en perpétuelle évolution. Peut-être, dans un futur proche, une poignée de bouteilles au parfum de violette et de terre alpine renaîtront pour rappeler la force des cépages oubliés et la poésie cachée des vignes savoyardes.

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