Entre crêtes et vallées, une génération qui bouscule les repères

Sur le flanc oriental du Massif des Bauges, de Chignin à Arbin, la Combe de Savoie déploie depuis des siècles ses vignes en rubans sur des sols caillouteux, souvent arides, toujours exigeants. Longtemps, ces paysages ont semblé figés dans une tradition que d’aucuns réputaient inamovible, faite de petites propriétés familiales, de caves sombres où le jus coulait comme le temps, lentement. Pourtant, depuis une quinzaine d’années, une nouvelle génération de vignerons investit cette vallée et remodèle le visage viticole savoyard. Aux gestes anciens, ils ajoutent science, inventivité et une conscience aiguë de la fragilité de leur territoire.

La jeunesse en Combe de Savoie, ce ne sont plus seulement des visages familiers au pressoir ou des bras à la taille. Diplômés d’œnologie à Montpellier ou Changins, anciens ingénieurs agronomes, autodidactes passionnés, ils arrivent armés de savoirs multiples (voir Terre de Vins, 2023). Pourquoi tant d’énergie neuve ici ? Parce que, plus qu’ailleurs, la Savoie offre encore la possibilité de cultiver “à visage humain”, sur des microparcelles morcelées mais pleines de promesses.

Révolution douce : de la viticulture raisonnée à la quête du vivant

La première évidence pour qui arpente les coteaux de la Combe aujourd’hui, c’est la mue écologique engagée à pas décidés. Ici, pas d’effets d’annonce tonitruants mais, à voix basse, une remise en question profonde des pratiques. Plusieurs chiffres le disent : alors qu’en France moins de 20% du vignoble sont en bio ou en conversion (FranceAgriMer, 2023), la Savoie affiche déjà le double (38% selon l’Interprofession des Vins de Savoie).

  • Suppression totale ou drastique du désherbage chimique (glyphosate banni sur près de 80% des parcelles à cru Chignin-Bergeron !).
  • Travail sous le rang à l’aide d’outils interceps, retour animé au cheval de trait sur certaines parcelles.
  • Gestion pionnière de l’enherbement local, pour maintenir la biodiversité et réduire l’érosion (cas du Domaine Giachino à Chapareillan).

Beaucoup de jeunes vignerons franchissent le pas du zéro intrant ou adoptent des seuils de cuivre parmi les plus bas du pays (en dessous de 2,5 kg/ha/an, là où la réglementation en autorise jusqu’à 4). Le défi ? Garder la main sur l’oïdium et le mildiou, fléaux d’un climat montagnard parfois capricieux.

Écosystèmes sous microscope : la vigilance climatique comme boussole

Les relevés météo du Clos de la Coche illustrent cette vigilance: 2022 a vu la température moyenne grimper de 1,3°C par rapport à la décennie précédente, avec des nuits de vendanges atteignant parfois encore 18°C (observé chez Adrien Berlioz à Chignin). Les jeunes viticulteurs doivent composer avec ces dérèglements soudains :

  • Vendanges “à la fraiche”, parfois dès 4h du matin, pour éviter l’oxydation prématurée des baies.
  • Parcelle expérimentale en gobelet basse (inspirée des usages méditerranéens), limitant les coups de chaud sur la grappe.
  • Plantation de haies, premiers essais d’agroforesterie (Domaine des Ardoisières).

Matériel, caves, réseaux : une révolution pas que paysanne

Le retour du collectif

L’une des caractéristiques les plus frappantes du renouveau en Combe de Savoie, c’est l’initiative collective. Si le modèle individuel reste prégnant, on assiste depuis 2015 à un bouillonnement de groupements et d’entraide. Quelques exemples concrets :

  • Ateliers communs de pressurage, partage de pressoirs pneumatiques dernier cri parfois inaccessibles en solo (voir groupement "L’Épi de Savoie", 2022).
  • Investissements conjoints dans des stations météo connectées, permettant d’anticiper les traitements en limitant strictement leur nombre (une application créée par Lucas Germain à Apremont est désormais utilisée par 26 domaines locaux).
  • Troc de bois, échange de greffons issus de vieilles sélections massales de Jacquère ou Mondeuse, perpétuant une diversité génétique rare (en Savoie, plus de 23 cépages restent cultivés – source : Comité Interprofessionnel des Vins de Savoie).

Modernisation des chais

Si la Combe a longtemps rimé avec cuves anciennes et pressoirs manuels, il souffle dans les caves une brise d’innovation. Parmi les évolutions notables :

  • Adoption de cuves ovoïdes en béton pour les blancs, offrant un “mouvement perpétuel” du vin et une micro-oxygénation douce (pratique adoptée par le Domaine Partagé à Les Marches).
  • Fermentations spontanées et maîtrise des températures par géothermie (exploré par le Domaine des 13 Lunes, Les Marches).
  • Développement soutenu de l’élevage sur lies longues, et apparition – rare en Savoie – d’amphores en grès, plus poreuses et propices à la finesse.
Pratique But Exemple en Combe de Savoie
Vendanges nocturnes Préserver la fraîcheur aromatique Domaine Adrien Berlioz
Enherbement maîtrisé Lutter contre l’érosion, stimuler la vie du sol Domaine Giachino
Micro-vinifications Mettre en valeur chaque parcelle, jouer sur les assemblages Domaine de l’Idylle

Jeunesse savoyarde : l’art de revisiter les cépages autochtones

Si la Jacquère, la Mondeuse ou l’Altesse faisaient jadis figure d’archaïsmes régionaux, elles sont aujourd’hui le terrain d’expériences pointues. Les jeunes vignerons y voient un levier d’expression différenciée, et s’appliquent à les traiter avec audace :

  • Élevages longs des Jacquères, parfois sur lies grossières, pour des vins de garde (voir Domaine Giachino, cuvée Primitif).
  • Plantation renouvelée de Mondeuse sur sols d’éboulis argilo-calcaires, avec recherche d’équilibre acidité/fruit, élevages en demi-muids pour préserver le tempérament épicé du cépage.
  • Expérimentations sur le gringet, cépage quasi disparu, pour retrouver les notes salines et iodées recherchées du passé (partenariat entre plusieurs jeunes domaines, relayé par le magazine RVF, 2023).

Les résultats sont salués : en 2023, 14 vins de Savoie “nouvelle génération” ont figuré dans le guide Bettane & Desseauve, une première à cette échelle pour la région.

Transmission, communication : une visibilité retrouvée

Une nouvelle parole sur le vin savoyard

Les jeunes de la Combe ne se contentent plus de produire autrement : ils racontent autrement. Instagram remplace le panneau sur la grange, podcasts et ateliers food & vin se multiplient (ex : “Nuits de la Mondeuse” à Cruet, soirées pédagogiques chez La Curieuse à Montmélian).

  • Initiation aux terroirs pour le grand public, balades et vendanges partagées : près de 2700 visiteurs ont participé à des évènements dans les vignes en 2023, soit +65% en 4 ans (source : Office du Tourisme Cœur de Savoie).
  • Coopérations avec des chefs étoilés locaux pour redorer l’image des blancs savoyards, longtemps relégués aux seuls accords raclette (partenariat Domaine de l’Idylle x Chef Yoann Conte).

Perspectives : la Combe de Savoie, laboratoire du futur viticole alpin ?

À qui voyage sur ces pentes, la Savoie révèle désormais un bouillonnement inattendu. La modernité, ici, ne se résume pas à la conquête d’outils de haute technologie, mais à la capacité d’hybrider respect du vivant, partage de savoirs et recherche d’identité. La Combe est devenue, à l’échelle du paysage français, un observatoire rare où la jeunesse dessine les contours d’une viticulture alpine exigeante et inventive.

Ces innovations n’effacent pas la mémoire : chaque geste nouveau dialogue avec le passé, chaque avancée technique prolonge le travail patient des générations précédentes. La Combe de Savoie met ainsi en lumière la vitalité d’un territoire qui, loin de se figer, s’invente et s’affirme dans la conscience du fragile et du précieux.

Pour approfondir ces dynamiques, des ressources comme “Vignes en Savoie” (Presses universitaires de Savoie), les chroniques du magazine La Vigne, ou les rapports annuels d’Intervin Savoie offrent des éclairages supplémentaires sur l’essor discret mais décisif de cette nouvelle vague de vignerons.

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