Le profil des cépages blancs de Savoie face à la vinification naturelle
Jacquère : la dentelle acide, force et fragilité
Cépage phare (près de 50% de l’encépagement savoyard), la Jacquère séduit par sa vivacité, sa faible teneur en sucre potentiel, sa neutralité aromatique. Atout pour la pureté, mais défi pour la vinification naturelle : des moûts fragiles, parfois « délayés », risquant des déviations s’ils manquent de structure. Souvent, la Jacquère atteint péniblement 11% d’alcool — un gage de buvabilité, mais parfois un handicap pour la protection naturelle du vin.
Cependant, sur certains terroirs (Apremont, Chignin, et le rare Chignin-Bergeron en version monocépage), cultivée à faible rendement, la Jacquère gagne en profondeur et encaisse mieux les vinifications non interventionnistes. Les vignerons de la nouvelle garde, tel Dominik Benz ou les domaines Blard & Fils, prouvent que la patience, la maîtrise du pressurage et une hygiène rigoureuse permettent des vins nature droits et brillants. Mais les écarts de réussite demeurent : la Jacquère « nature » demande doigté et précision au chai.
Altesse (Roussette) : élégance minérale et potentiel de garde
L’Altesse séduit par sa grande finesse florale, sa trame minérale, sa bouche suave, mais jamais lourde. Capable de mûrir lentement et de porter plus d’alcool que la Jacquère (jusqu’à 13% selon les parcelles), elle offre une chair propice à la vinification naturelle conciliante, notamment pour des élevages sur lies ou des macérations pelliculaires. Sa capacité à donner des vins longs, parfois oxydatifs (inspiration vins jaunes) mais aussi droits, a convaincu plusieurs domaines de tenter l’aventure nature.
La Roussette d’Ayze, par exemple, vinifiée sans sulfites par Jean-François Quénard ou Gilles Berlioz, montre qu’un équilibre subtil entre acidité, matière et aération protège naturellement le vin. Cependant, là aussi, vigilance : l’Altesse reste sensible à l’oxydation si la protection naturelle fait défaut, et demande un tri rigoureux des raisins.
Gringet : secret bien gardé et terrain d’expérimentation
Confidentiel (moins de 30 ha au monde, quasi exclusivement sur la commune d’Ayse), le Gringet intrigue par son profil entre Chasselas, Savagnin et cépages oubliés. Il excelle en bulles (Méthode Traditionnelle), mais, lorsque vinifié en sec naturel comme au domaine Belluard, offre une aromatique complexe, sur des notes d’agrumes confits, de fleurs blanches, et d’herbes alpines.
Son acidité ciselée protège le moût, mais la finesse de sa matière impose de maîtriser les fermentations, pour éviter des vins mous ou volatils. Les essais de vinification naturelle sur Gringet sont récents mais prometteurs : lorsque la vendange est saine et la parcelle bien située (sols profonds argilo-calcaires, exposition sud-est), il révèle une grande singularité sans besoin d’artifices.
Chasselas et Mondeuse blanche : précisions sur leur adaptation
Le Chasselas, historique entre Savoie, Suisse et Jura, offre des vins souples, fruités, mais peu structurés à faible maturité. En vinification naturelle, il peut s’avérer fragile aux maladies bactériennes si la vendange manque de maturité ou d’acidité. Son intérêt réside alors dans la production sur terroirs pierreux et en sélections massales.
Rare, la Mondeuse blanche n’est vinifiée nature que ponctuellement ; elle requiert une très grande rigueur au chai, sous peine de notes végétales ou de volatilité excessive.